Pouvoir d’achat… (Re)cadrer le débat ! (Philippe Defeyt)

Ma récente étude sur l’évolution, long terme, du pouvoir d’achat a suscité de multiples réactions : incrédulité, incompréhension, indignation (plus ou moins sincère), pour ne citer que les principales.

Premier constat : dans une société qui a développé le prêt penser autant que le prêt porter, il est difficile de parler de manière multiple de problèmes complexes. Soit, tenons-en compte, même si cela revient s’inquiéter sur les « progrès » culturels. En tout état de cause, je m’estime blessé par des attaques qui semblent négliger, de manière plus ou moins subtile, tout ce que j’ai écrit et exprimé – sur base d’études rarement contestées – sur l’évolution des revenus et des inégalités, sans parler de mes engagements politiques et sociaux.

Deuxième constat. Nier que le pouvoir d’achat a – en moyenne – augmenté sur le long terme revient nier les progrès économiques, technologiques et sociaux. Comment peut-on la fois nier cela et s’enorgueillir, juste titre, de progrès engrangés par l’action politique et syndicale ?

Troisième constat : de nombreux détracteurs de cette étude, comme ceux qui l’interprètent leur manière, s’appuient sur l’arrivée de nouveaux besoins pour « oublier » ses constats. Les nouveaux besoins découlent d’envies qui résultent, c’est une évidence, d’interactions entre les logiques individuelles et les logiques collectives (marchandes et non marchandes) et sociales.Que nous ayons besoin de certains « nouveaux » produits dans notre société, c’est par exemple le cas de l’informatique (pour certains de ses usages), est une évidence. Mais le GPS est-il ce point indispensable ? Est-il indispensable de changer fréquemment de GSM ? L’airco est-il vraiment indispensable ? Nos enfants sont-ils véritablement plus heureux d’aller Disneyland que de « jouer en bande » ? Peut-on encore accepter que tout est fatalité et que tous les besoins générés par un capitalisme outrancier sont indispensables. De toute manière, terme (et cela ne durera plus longtemps), nos manières de consommer et de produire sont intenables. Autant s’y préparer. Et si la société a sa part de responsabilité, ceux qui ont des moyens financiers et culturels leur disposition en ont aussi. Et cela vaut pour toutes les « élites », trop souvent occupées par d’autres besoins, dont ceux de se maintenir, de se reproduire et de se coopter ne sont pas les moindres.

Quatrième constat : la gauche se trompe en concentrant ses discours sur le pouvoir d’achat. Les inégalités culturelles, en matière de santé, de capital humain et social, sont aujourd’hui au moins aussi prégnantes que les inégalités « économiques ». Qu’a-t-on fait, en profondeur et dans la durée, pour les réduire ? Sait-on même, véritablement, comment s’y prendre ?

Cinquième constat : parler de l’évolution du pouvoir d’achat du salarié moyen ne revient pas gommer l’évolution moins favorable, pour ne pas dire défavorable, des « petits revenus » (allocataires sociaux et salariés petits salaires). Mais qui s’est battu pour augmenter le salaire minimum garanti ? 2 X 25 € par mois d’augmentation en 15 ans ! Je pense être le premier a avoir chiffré la perte récente de pouvoir d’achat subie par les 20% les plus pauvres. Constater une évolution positive du pouvoir d’achat sur le long terme n’est pas incompatible avec le constat d’une détérioration récente, pour certains, du pouvoir d’achat et d’une très inégale répartition de ce pouvoir d’achat. Au contraire, on devrait s’interroger : pourquoi et comment un gâteau plus grand (mais pas nécessairement plus appétissant) est-il moins bien réparti ?

Sixième constat : les hommes et femmes de progrès ne savent par quel bout appréhender une vérité difficile traiter. Vivre en « petit » ménage (les ménages d’isolés ou les ménages monoparentaux en particulier) coûte, toutes proportions gardées, plus cher que de vivre dans un ménage de plus grande taille. Nul approche moralisatrice dans ce constat, mais une vérité microéconomique évidente. Il nous faut tenir compte de la réduction tendancielle de la taille moyenne des ménages. Le comment reste inventer.

Dernier constat : dans un monde gagné par le « chacun pour soi » et l’aveuglement par rapport aux limites, humaines autant qu’environnementales, d’une logique du « toujours plus », les hommes et femmes de progrès, le vrai progrès, pas celui des techniques ou du capitalisme qui s’étend dans le temps et l’espace, ont besoin de réconcilier une approche historique, mais toujours d’actualité, des inégalités socioéconomiques et culturelles et une approche qui tient compte des dégâts infligés l’homme et son cadre de vie, social et écologique. Les petits calculs de positionnement politique de court terme n’enlèvent rien ce constat. Certains oublieraient-ils le concept d’aliénation ?

Philippe Defeyt

7 Responses to “Pouvoir d’achat… (Re)cadrer le débat ! (Philippe Defeyt)”

  1. Damien Floymont dit :

    Mon cher Philippe,

    Merci pour cette mise au point, au demeurant bien nécessaire, au lendemain d’une étude qui sentait le soufre au regard d’une pensée monolithique défendue, bec et ongles, par d’aucuns en terme de sauvegarde du pouvoir d’achat.

    Comme tu l’expliques, le tout est de savoir de quels achats on veut débattre.

    De mes études, j’ai conservé le souvenir des achats primaires (ceux qui assurent la subsistance) secondaires (ceux qui permettent d’améliorer les conditions de vie) et tertiaires (ceux qui caractérisent l’appartenance aux classes sociales communément qualifiées de supérieures).

    Ca c’est pour la théorie. En pratique, le comportement d’achat lié l’alimentation, -poste, a priori, consigné aux achats primaires puisque lié la subsistance- ne se borne plus aux contours de cette première catégorie. Une côte de porc, des poireaux et des pommes de terre relèvent, certes, de l’achat primaire mais un plat préparé avec les mêmes ingrédients relève de la seconde catégorie tandis que son équivalent dans les supérettes Déli-Traiteur relève clairement de l’achat tertiaire – notamment grâce ( cause de) une stratégie marketing très bien ciblée.

    A mon humble avis, le décalage entre ton analyse et tes détracteurs repose sur un malentendu. Pour ton malheur d’un jour, tu es de ceux qui, pour préparer le repas quotidien, épluchent des pommes de terre, font cuire les côtes de porc avec une noix de beurre et nettoient les poireaux achetés au marché.

    Voici quelques jours, sur les ondes de la RTBF, une porte-parole du CRIOC expliquait qu’en termes de comportements d’achat, la dernière étude en date dudit CRIOC tendait démontrer que les couches sociales les moins nanties financièrement consommaient proportionnellement davantage de plats préparés (et de citer l’exemple de la pizza) que leurs équivalents plus nantis.

    Compte tenu des marges considérables engrangées par tous les intermédiaires liés la production puis la commercialisation de ces plats préparés, il ne faut pas être Maître en économie pour admettre une perte de pouvoir d’achat relative dans le chef des adeptes de ce type de consommation.

    A nouveau, le tout est de savoir de quels achats on veut débattre.

    Bien modestement.

  2. VLB dit :

    J’ai eu un réel plaisir lire cet article. Cela fait plaisir de voir des paroles exprimées de manière scientifique et objective et non populiste. Puisse le débat avoir lieu plus souvent sur base d’arguments et non pas sur base de sentiments comme cela a trop souvent lieu encore dans le monde politique.

  3. Bonjour,

    L’analyse produite par Philippe Defeyt pour l’IDD me fait plaisir car elle va dans la bonne direction. Faire de la lutte pour le pouvoir d’achat un enjeu majeur est un leurre, une tromperie et une illusion. Qu’on me comprenne bien: que la vie soit devenue une survie pour bon nombre d’entre-nous est inacceptable. Mais demander « plus de pouvoir d’achat », c’est ouvrir la porte des mesures « reyndersiennes » de réduction d’impôt qui auront pour principal effet l’augmentation des inégalités. Et puis c’est éviter la question majeure, abordée par Philippe Defeyt, de savoir quoi est consacrée cette hausse du pouvoir d’achat. Passer de la misère la dignité est une revendication noble. Demander « plus de fric » me laisse perplexe.

    Il y a quelques semaines, j’ai « pondu » un article nettement moins étayé scientifiquement que celui-ci, mais qui va dans le sens de se battre contre les inégalités, et non pour le pouvoir d’achat.

    Voir http://www.jcenglebert.be/?id_article=106 ce sujet.

    J’ai cependant trois remarques d’ordre méthodologique concernant l’étude.

    Premièrement, la moyenne des revenus ne représente pas grand chose. En effet, elle est tirée la hausse par le décile des salaires les plus élevés. Il y a donc relativement peu de salariés disposant au moins d’un tel revenu. Il eut mieux valu effectuer les mêmes calculs sur base du salaire médian, nettement plus bas, voire du salaire « modal » (c’est- -dire la tranche de revenus obtenus par le plus de gens).

    Deuxièmement, l’étude ne tient pas compte du temps moyen travaillé. Est-il toujours le même? Le chômage est plus élevé qu’il y a vingt cinq ans, et les temps partiels non choisis (dans la grande distribution par exemple) en hausse également. Il serait intéressant d’exprimer l’étude en pourcents du temps MOYEN travaillé. (Bon, OK, c’est pas simple…)

    Troisièmement, l’étude ne tient pas compte de l’évolution du temps consacré travailler pour payer le logement. Je serais surpris que le million de bruxellois y consacre moins de temps qu’il y a vingt cinq ans. En raison de l’évolution du prix de l’immobilier, mais également en raison de l’évolution de la structure familiale: le nombre de ménages un seul revenu (mono-parentaux par exemple) a augmenté.

    Je suis désolé de ne pas avoir la possiblité d’étayer mes remarques par des données chiffrées.

    Il n’en reste pas moins que la question de savoir quoi nous consacrons nos revenus, posée par l’étude, est cruciale.

    Bien amicalement,

    Jean-Claude Englebert

  4. De l’air frais dans l’écosystème des idées. Je me permetrai de traduire votre article en grec pour une pulication future sur mon blogue.

  5. ugo dit :

    Un commentaire de François Schreuer propos de ce débat :
    http://bulles.agora.eu.org/20080601_pouvoir_d_achat.html

  6. J’ai également apprécié cet article que j’approuve 90%! Je tenais remarquer que les commentaires ne sont pas moins pertinents!

  7. Oui, le pouvoir d’achat a objectivement augmenté. Mais ce qui inquiète – et fait penser le contraire – c’est la précarité inhérente cette augmentation. On comprend ainsi la réaction négative cette info réelle.

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