Éclairer le débat sur les fins de carrière – Quelques indicateurs

octobre 4th, 2015

 

En principe, les interlocuteurs sociaux, dans le cadre de la mission qui leur a été confiée par Kris Peeters, ministre fédéral de l’emploi, qui souhaite faire aboutir une réflexion sur le « travail faisable », discutent aussi des fins de carrière. En tout état de cause, la problématique des fins de carrière a été proposée à la négociation par les organisations syndicales. Dans ce contexte, la dernière note de l’Institut pour un Développement Durable vise à éclairer ce débat sur base de quelques indicateurs. 

Premier constat : la place des 55-64 ans sur le marché du travail croît depuis le tournant du siècle. La part des 55-64 ans dans le total de la population active et le total des actifs occupés (= salariés + indépendants) a ainsi doublé, passant d’un peu plus de 6% à un peu plus de 13% depuis 2000. Rappelons ici que cette croissance est avant tout attribuable aux évolutions socio-démographiques même si des changements de législation (prépensions, âge de la retraite) ont vu leur impact augmenter au cours des années récentes.

La part des femmes dans le total des personnes âgées au travail est passée de 28% à 44% entre 1995 et 2014. En 2014, la part des femmes occupées chez les 55-64 ans (44%) est presque égale à celle dans l’ensemble des travailleurs, soit 47%.

Si on regarde de plus près les données récentes, que peut-on dire ?

1. Les 55-64 ans sont plus de 600.000 à avoir un emploi, dont pratiquement 500.000 salariés.

2. Les 3/4 environ des âgés avec un emploi ont entre 55 et 59 ans.

3. Le nombre de salariés âgés de 55 ou plus a augmenté de plus de 80.000 unités en 5 ans.

4. Le taux d’activité et le taux d’emploi des 55-59 ans est en train de rattraper très rapidement les taux d’activité et d’emploi de l’ensemble de la population en âge de travailler.

5. Néanmoins, cette « performance » est en partie attribuable à l’anémie du marché du travail global, qui peine à sortir de la longue crise débutée en 2008.

6. D’une manière générale les indicateurs pour les 60-64 ans s’améliorent – en termes relatifs – au moins autant que ceux des 55-59 ans mais les niveaux de départ sont très bas. En 2014 le taux d’emploi des 60-64 ans n’est que de 25% contre 60% pour les 55-59 ans.

7. Hors invalides, le taux d’inactivité des 55-59 ans est tombé de 31 à 23% en quelques années seulement, ce qui est remarquable.

8. Le nombre des invalides augmente régulièrement : +23.000 pour les 55-64 ans entre 2010 et 2014.

Si on classe les secteurs selon l’importance des 55-64 dans l’emploi salarié total, on peut constater que :

1. Le pourcentage de salariés âgés dans le total des salariés varie grandement d’un secteur à l’autre : entre 6 et 23%.

2. On ne s’étonnera pas des résultats du classement ; par exemple, le secteur des administrations publiques à presque 20% de ses effectifs qui ont entre 55 et 64 ans tandis que pour les activités informatiques ce pourcentage est de 6%.

3. L’importance relative des salariés qui sont aujourd’hui dans la tranche d’âge des 50-54 ans montre que dans beaucoup de secteurs la part des 55-59 va encore augmenter dans les cinq années à venir.

4. L’importance des 60-64 ans est aussi appelée à augmenter, peut-être plus encore, dans des secteurs comme « transports et entreposage », « fabrication de matériels de transport », « construction », etc. ; cependant, est-ce tenable pour les travailleurs concernés au vu des exigences physiques du travail ?

5. Enfin, l’augmentation de la part des travailleurs âgés, voire très âgés, a-t-elle un sens en terme de gestion des ressources humaines (notamment au vu de l’évolution des métiers) dans des secteurs comme les « activités financières et d’assurance » ?

A propos des conditions de travail, relevons que

- 22.000 salariés âgés travaillent en pauses

- 36.000 travaillent habituellement en soirée

- 12.000 travaillent habituellement la nuit.

Au vu du peu de personnes concernées, des solutions d’amélioration des conditions de travail devraient, me semble-t-il, pouvoir être trouvées pour ces travailleurs âgés dans le cadre des négociations en cours.

Beaucoup de salariés âgés – plus de 36% – travaillent à temps partiel et presque 60% des femmes.

Les données de l’enquête sur les forces de travail permettent d’apporter encore deux informations :

- environ 3% des salariés entre 55 et 64 ans ont un emploi à durée déterminée ; ce pourcentage est resté plus ou moins stable au cours des dernières années ; il est plus faible que celui de l’ensemble des salariés (un peu plus de 8%) et surtout que celui des jeunes travailleurs (environ un tiers) ;

- les retraites anticipées représentent un tiers environ des départs à la retraite.

Plus de données statistiques dans la note jointe

Le seuil de pauvreté et le taux de pauvreté sont sous-estimés en Belgique

août 4th, 2015

 

INTRODUCTION

Le seuil de pauvreté et par conséquent le pourcentage de la population en risque de pauvreté sont estimés à partir d’une enquête annuelle appelée SILC. Cette enquête est administrée dans tous les pays de l’Union plus quelques autres pays européens.

SILC est l’acronyme pour Statistics on Income and Living Conditions. Le terme Statistics apparaît en Belgique inadéquat puisqu’il s’agit, chez nous, d’une enquête. En fait, dans beaucoup de pays, le seuil de pauvreté national est calculé sur base de données administratives, fiscales et sociales.

C’est dommage qu’en Belgique il s’agisse (uniquement) d’une enquête, car on sait les limites d’une enquête : échantillon qui peut être insuffisamment représentatif, intervalles de confiance parfois larges, réponses douteuses sur des points délicats (comme, par exemple, les revenus de la propriété), réponses manquantes (et les méthodologies pour combler les non-réponses sont discutables), absence probable de certaines sous-populations (les très riches et les très pauvres en particulier), etc.

Bref, dommage que la Belgique ne suit pas les lignes directrices européennes qui encouragent le recours aux répertoires (de données) existants. C’est d’autant plus dommage qu’ils sont en Belgique bien développés. On pense par exemple aux fichiers de la Banque Carrefour de la Sécurité Sociale et des données fiscales.

Dans ce contexte, la dernière publication de l’Institut pour un Développement Durable fait une critique statistique du seuil de pauvreté belge et propose une autre estimation de celui-ci.

UN CONSTAT MAJEUR

L’enquête SILC belge présente une importante limite : le revenu disponible global des ménages calculé à partir des données SILC est en-deçà de l’estimation macroéconomique ; suivant les années entre 80% et 90% environ.

On constate en effet que le revenu moyen par tête SILC est assez éloigné du revenu moyen estimé à partir des données macroéconomiques. L’écart moyen sur la période 2002-2012 est d’environ 4.500 €/an, soit environ 17% (du revenu macroéconomique). L’écart tend cependant à se réduire au cours des années les plus récentes.

LE SEUIL DE PAUVRETE

Ce qui compte pour déterminer le seuil de pauvreté c’est le revenu médian équivalent (à savoir un revenu où on tient compte de la composition et de l’âge des personnes qui composent chaque ménage).

Disons le d’emblée, estimer le revenu médian équivalent à partir de données macroéconomiques est un exercice hautement spéculatif. Le tenter en vaut cependant la peine, ne serait-ce que pour forcer un débat pour améliorer les estimations officielles du seuil de pauvreté.

Constatons en tout cas que d’autres pays font mieux que la Belgique en ce qui concerne la couverture des revenus disponibles des ménages par l’enquête SILC. C’est le cas des Pays-Bas et de la France, où en 2011 et 2012 l’estimation SILC et l’estimation macroéconomique sont très proches.

Tenant compte de diverses données et analyses détaillées dans la note jointe, voici l’estimation du seuil de pauvreté proposée par l’Institut pour un Développement Durable pour les années 2010 à 2013.

Sur la période 2010-2013, le seuil de pauvreté serait compris entre environ 1.170 et 1.210 €/mois. Il serait donc, en moyenne sur cette période, d’environ 100 € supérieur au seuil de pauvreté estimé par SILC. L’écart est moins important pour les années 2012 (environ 80 €/mois) et 2013 (environ 70 €/mois). En 2015, le seuil de pauvreté serait compris dans la même fourchette (environ 1.190 €/mois).

Il va de soi, commentaire essentiel, que ces estimations sont des ordres de grandeur, avec d’importants « intervalles de confiance ». Ceci dit, la probabilité que le « vrai » seuil de pauvreté soit supérieur à celui calculé par SILC est élevée.

Faisons remarquer que les écarts sont loin d’être des montants modestes. Très concrètement, en 2013, l’écart entre les deux seuils de pauvreté représente un montant annuel de 1.800 € nets pour un ménage de deux parents et deux jeunes enfants.

LE TAUX DE PAUVRETÉ

Il est raisonnable de penser que ce niveau de seuil de pauvreté conduit à une augmentation du taux de pauvreté.

Au total, sur base des informations (limitées) analysées par l’Institut pour un Développement Durable, on peut estimer que le taux de pauvreté augmenterait chez les moins de 65 ans et diminuerait chez les 65 et plus ; l’impact net – positif – sur le taux de pauvreté pourrait être limité à 1,0%/1,5%. 

QUELQUES CONSIDÉRATIONS POLITIQUES

Rappelons d’abord en toute transparence que l’exercice effectué l’Institut pour un Développement Durable est un exercice délicat, voire casse-cou. Les estimations proposées ici valent donc ce que valent les intuitions et hypothèses plus ou moins pertinentes et les calculs qui s’en suivent. Mais, en tout état de cause, il semble difficile de nier une (plus que) probable sous-estimation du seuil de pauvreté et du taux de pauvreté.

Mais, tant pis, essayer de forcer le débat sur les limites et faiblesses de l’enquête SILC en vaut la chandelle. Forcer le débat à nouveau devrait-on dire. En effet, nous sommes quelques-uns à demander depuis plusieurs années plus de moyens pour l’enquête SILC et l’utilisation conjointe des banques de données administratives.

L’importance de l’enquête SILC en matière de la politique des revenus et de la politique sociale implique d’y consacrer des moyens humains et financiers supplémentaires. Ces moyens supplémentaires devraient permettre 1° d’augmenter la taille de l’échantillon et 2° de contrôler mieux les réponses. Pour l’enquête SILC il faut absolument combiner beaucoup plus qu’aujourd’hui les données administratives (Banque carrefour, déclarations fiscales…) et les données résultant d’enquêtes.

Ceci dit, il apparaît clairement que la principale faiblesse de l’enquête SILC se situe du côté des revenus de la propriété, et en particulier des intérêts et des dividendes. Si d’autres données dont on dispose peuvent contribuer à améliorer la fiabilité de l’enquête SILC, il faut reconnaître, en l’absence d’un cadastre des patrimoines, que ces revenus restent plus difficiles à cerner au niveau microéconomique. Mais ce n’est pas une raison pour renoncer à essayer de faire mieux qu’aujourd’hui. En tout cas d’autres pays semblent, à première vue, arriver à de meilleurs résultats en la matière. C’est notamment le cas de la France.

Une plus correcte estimation du seuil de pauvreté est donc nécessaire dans le cadre des conventions actuelles qui fixent le niveau et la méthodologie du seuil de pauvreté.

Mais, rien n’oblige à considérer ces conventions comme intangibles. En outre, libre à l’Etat fédéral et aux régions de publier des indicateurs complémentaires ou de modifier l’une ou l’autre convention pour usage propre. Deux conventions doivent à mon estime être questionnées :

- la non-prise en compte des revenus imputés, à savoir le « bénéfice » qui découle d’être propriétaire de son logement

- la clé utilisée – dite échelle OCDE modifiée – pour calculer le niveau de vie relatif d’un ménage en tenant du nombre et de l’âge des personnes qui composent le ménage.

Une estimation des revenus imputés fait partie des données qui doivent être réunies par l’enquête SILC. Cette variable, très importante dans un pays ou pratiquement 70% (80% pour les ménages âgés) des ménages sont propriétaires n’est pas exploitée en Belgique. Pourquoi s’obstine-t-on, en Belgique, à ne pas tenir compte de ces revenus pour estimer le taux de pauvreté ? Certes, l’Europe n’a pas (encore) décidé de le faire. Mais on pourrait publier cet indicateur parallèlement au taux de pauvreté « officiel« . L’impact de la prise en compte des loyers imputés sur le taux de pauvreté a été estimé en 2009 : -1,7% pour le taux de pauvreté global et quasiment -10% pour le taux de pauvreté des 65 ans et plus.

L’échelle OCDE modifiée est une très ancienne convention qui ne correspond probablement plus aux réalités vécues dans de nombreux ménages de plus d’une personne. Des travaux rigoureux doivent être entrepris pour la corriger au niveau belge, en attendant d’éventuels évolutions au niveau d’EUROSTAT.

Il importe donc, me semble-t-il, de travailler en Belgique – et dans ses régions – dans trois directions :

1. Améliorer l’estimation du seuil et du taux de pauvreté tels que définis dans les conventions européennes. Les outils pour ce faire sont disponibles.

2. Publier un taux de pauvreté tenant compte des loyers imputés.

3. Travailler en profondeur la question des unités de consommation afin de mieux mesurer le niveau de vie des ménages en fonction du nombre et de l’âge des personnes qui composent le ménage.

La question en devient lancinante : qu’est-ce qui empêche l’État fédéral et les régions de se mobiliser autour de ce triple objectif ?

Enfin, il faudrait réactiver le débat en Belgique sur d’autres approches de mesure de la pauvreté. Le taux de pauvreté SILC est, in fine, avant tout un indicateur de la position relative des ménages par rapport au revenu médian. Mais des mesures de la pauvreté absolue – en clair combien de personnes/ménages n’ont-ils pas les revenus suffisants pour faire face à leurs besoins personnels et sociaux – devraient compléter l’approche SILC.

Plus d’éléments (données et analyses) dans la note jointe.

Les revenus des belges – 1995/2015 : Quelques surprises

juillet 14th, 2015
INTRODUCTION
Trois publications statistiques récentes – « Les perspectives économiques régionales 2015-2020 », « Les perspectives de population » et les « Perspectives des ménages » – permettent des analyses originales en matière d’évolution des revenus en Belgique, qui plus est sur une longue période (les vingt dernières années) et pour les trois régions et le Royaume. L’analyse macroéconomique de l’évolution des revenus s’intéresse le plus souvent à la masse globale du revenu disponible. Mais, pour le grand public, l’évolution du revenu disponible moyen par ménage ou par personne est plus parlante. Enfin, une analyse plus subtile, même si imparfaite, de l’évolution du niveau de vie moyen passe par l’évolution du revenu disponible par unité de consommation. Cette dernière approche (l’unité de consommation) permet d’intégrer dans les évolutions le constat que, toutes choses égales par ailleurs, le coût de la vie varie en fonction de la taille et de la composition (adultes et enfants) du ménage.

QUELQUES DONNÉES STRUCTURELLES

Le tableau suivant présente l’évolution du revenu disponible total des 3 régions et du Royaume, aux prix de 2015. La croissance à 20 ans d’écart est significative mais relativement faible – moins de 1% – en terme de croissance annuelle moyenne. La Wallonie – on le voit – est un peu à la traîne.

Les tableaux suivant présentent, sur une schéma identique, les indicateurs suivants :
- revenu disponible par ménage
- revenu disponible par personne
- revenu disponible par unité de consommation.

La croissance du revenu disponible par ménage tourne autour de 0%, avec une croissance un peu plus élevée à Bruxelles.

Le nombre d’habitants ayant évolué moins vite que le nombre de ménages (ce qui implique une baisse tendancielle de la taille moyenne des ménages), le revenu disponible par habitant évolue plus favorablement, à l’exception de Bruxelles où il baisse, les évolutions démographiques y étant de sens opposé à celles des 2 autres régions.

Enfin, tenant compte des évolutions dans la composition des ménages, il ressort que la croissance du revenu disponible par unité de consommation – bon indicateur de l’évolution du niveau de vie – croit moins vite que le revenu disponible par personne en Flandre et en Wallonie et baisse moins à Bruxelles.

LES TENDANCES DE LONG TERME

Quatre observations majeures ressortent des évolutions tendancielles entre 1995 et 2015 :

- Le revenu disponible par tête et le revenu par unité de consommation enregistrent tous les deux un maximum historique en 2008/2009.

- Le recul du revenu disponible (par tête ou par unité de consommation) depuis le début de la crise est particulièrement marqué à Bruxelles.

- Depuis lors, le revenu disponible réel (par tête ou par unité de consommation) n’est pas encore revenu au niveau maximum observé, dans aucune région, même si on observe une (lente) remontée depuis un an ou deux.

- En projetant les évolutions – revenu disponible et démographiques – découlant des récentes Perspectives économiques régionales et Perspectives socio-démographiques, il faudra attendre, pour que le revenu disponible par unité de consommation revienne au niveau d’avant-crise :
    > 2029 à Bruxelles
    > 2021 en Flandre
    > 2018 en Wallonie
    > 2021 au niveau du Royaume.

Deux conclusions :

1. L’analyse macroéconomique ne s’intéresse pas assez, en dehors du marché du travail, au poids des évolutions socio-démographiques. C’est une erreur. En tenir compte permet de calibrer les « performances » en matière de revenus.

2. Ces données et évolutions permettent de mieux comprendre le ressenti de terrain des citoyens et consommateurs.


Plus de détails dans la note jointe.

 

Philippe Defeyt

Faut-il vraiment financer l’adaptation au changement climatique en dehors du développement ?

avril 20th, 2015

La question traitée est de savoir dans quelle mesure il est justifié d’appuyer l’adaptation des pays vulnérables au changement climatique par des financements séparés de ceux destinés au développement. Le raisonnement s’appuie sur une définition des projets d’adaptation, qui les considère comme une catégorie de projets de développement. L’adaptation n’étant pas un but en soi, il est considéré qu’elle sert les mêmes finalités que les projets de développement et que l’adaptation ne peut pas être un objectif pertinent. Sur cette base, l’influence de financements séparés est analysée en relation avec chacun des grands critères classiques d’évaluation (pertinence, efficacité, efficience, durabilité et impact). Il ressort qu’un financement séparé est défavorable pour chacun de ces critères et n’est donc pas justifié. Cette analyse n’affaiblit toutefois pas les bonnes raisons d’augmenter l’appui aux pays pauvres ou vulnérables et de l’améliorer en l’orientant vers plus de durabilité, ce qui implique, entre autre, d’y intégrer les nécessités d’adaptation.

Jean-Paul Ledant

Téléchargez le document ici.

 

Le point sur les familles monoparentales

mars 31st, 2015

Dans le cadre de la lutte contre la pauvreté et la précarité, les familles monoparentales font l’objet d’une attention particulière, au niveau fédéral comme dans les régions. Cette attention se justifie amplement au vu des résultats des enquêtes sur la pauvreté.

Au vu de cette préoccupation, la dernière note de l’Institut pour un Développement Durable fait le point statistique sur les familles monoparentales.

Quelques données globales

Il y avait en Belgique au 1er janvier 2013 (nombres arrondis)

  • 465.000 familles monoparentales suivant la Banque Carrefour de la Sécurité Sociale (BCSS)
  • 465.600 suivant le Bureau fédéral du Plan
  • 724.500 enfants vivant dans une famille monoparentale suivant la BCSS
  • 725.200 suivant le Bureau fédéral du Plan.

Les observations sont fort proches ; c’est normal, elles partent toutes les deux du registre de la population.

Voici la répartition régionale. Bruxelles et la Wallonie sont surreprésentées dans les familles monoparentales relativement à leur population totale.

Des faits

  • Entre 1991 et 2014, le nombre de familles monoparentales a augmenté de 51%. La croissance du nombre de familles monoparentales marque une légère inflexion à partir de 2006-2007.
  • La proportion des familles monoparentales dans l’ensemble des familles passe d’un peu plus de 14% en 1991 à un peu plus de 25% en 2014.
  • La proportion des enfants de familles monoparentales dans le total des enfants passe de 14,5% à 22,1%.

Voici quelques indicateurs pour la Belgique et les trois régions.

  • Une représentation domine quand on évoque les familles monoparentales : une jeune femme avec de jeunes enfants. Certes, il y en a. Mais il y a des chefs de famille monoparentale à tous les âges. Près de 10% ont 65 ans ou plus, 3% 80 ans ou plus.
  • Les chefs de famille monoparentale sont en moyenne un peu plus âgés que les autres parents. C’est normal, puisque le plus souvent on devient chef de famille monoparentale (par séparation ou veuvage) après avoir vécu un certain temps avec quelqu’un.
  • Certes, les femmes dominent parmi les chef de famille monoparentale. Au total les femmes représentent 83% des chefs de famille monoparentale (87% à Bruxelles, 81% en Flandre, 83% en Wallonie). Mais la part des hommes augmente avec la catégorie d’âge, pour arriver à près de 30% pour les 60-64 ans.
  • Les familles monoparentales sont, on le sait, globalement moins bien loties en matière socioéconomique.
  • D’une manière générale, les chefs de famille monoparentale ont un taux d’activité et un taux d’emploi inférieurs à celui des autres parents.
  • Par rapport aux autres parents ils sont plus souvent au chômage (taux de chômage de respectivement 16,1% et 5,1%) et dépendent plus souvent du CPAS (pourcentage de bénéficiaires du revenu d’intégration sociale de respectivement 4,9% et 0,4%).
  • Notons encore que le taux de chômage et la proportion de bénéficiaires du revenu d’intégration sociale (RIS) des enfants de famille monoparentale sont également plus élevés que ceux des autres enfants. Mais les écarts sont moins grands.
  • De plus, les chefs de famille monoparentale salariés travaillent plus souvent à temps partiel que les autres parents salariés et que la moyenne de la population et ont des salaires en moyenne moins élevés.

* * *

La dernière étude lInstitut pour un Développement Durable propose une photographie de la situation, absolue et relative, des chefs de famille monoparentale. Elle confirme mais précise aussi des constats précédents. Tous les indicateurs socioéconomiques (taux d’emploi, proportion d’emplois à temps partiel, hauteur des salaires…) concourent à expliquer pourquoi le taux de pauvreté/précarité est plus élevé pour les familles monoparentales que pour le reste de la population.

Mais cela reste une description. Il faut aussi interpréter et comprendre les dynamiques à l’œuvre. Je vois au moins quatre séries de questions qui méritent des investigations approfondies :

  • Qu’est-ce explique fondamentalement le plus grand taux de pauvreté/précarité des familles monoparentales au-delà de l’évidente explication que vivre dans des ménages plus petits coûte évidemment proportionnellement plus cher ? Cette situation concerne-t-elle surtout des parents de (très) jeunes enfants (difficultés de concilier un travail avec la garde et les soins des enfants) ? Ou les personnes avec moins d’atouts en main (compétences, connaissances, expériences positives…) seraient-elles surreprésentées dans les chefs de famille monoparentale ?
  • Que deviennent ces différences sur la durée ? Des chefs de famille monoparentale s’en sortent-ils mieux une fois les enfants plus grands ou partis ? S’en sortent-ils mieux quand ils recomposent une famille ?
  • Ne faut-il pas distinguer plusieurs types de situations pour affiner l’analyse : les très jeunes chefs de famille monoparentale, les situations avec des « Tanguys », les chefs de famille monoparentale âgés avec un ou plusieurs enfant(s) âgé(s), etc., etc. ?
  • Quel est le devenir des enfants des familles monoparentales ? Est-il peu ou prou handicapé par les difficultés matérielles et autres rencontrées par beaucoup de familles monoparentales ?

Questions difficiles, mais auxquelles il faut avoir le courage de répondre.

Plus de données et explications dans la note jointe et l’annexe libre.

Les initiatives citoyennes de transition : significations et perspectives politiques

mars 14th, 2015

Le 1er avril se tiendra à Charleroi le « Forum de la Transition Solidaire ». Quelques 300 intervenants se réclamant de ou se reconnaissant dans la notion de transition écologique et solidaire échangeront leurs expériences et leur vision de la transition. Une cinquantaine d’initiatives citoyennes seront présentes, actives dans des secteurs aussi différents que l »agriculture et l’alimentation, le logement, l’énergie, es monnaies complémentaires, l’éducation.

Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site « www.transition21.be »

C’est l’occasion de s’interroger sur  la signification politique et sociologique de ces nouvelles initiatives citoyennes qui se réclament de la « transition écologique». En quoi des initiatives citoyennes comme  les «Villes en Transition», les AMAP, les quartiers durables et solidaires, les coopératives de production d’énergie, les Systèmes d’Echange Local,  les Groupes d’Achat Solidaires, les monnaies locales, etc., participent-elles malgré leurs différences (et au-delà du fait de s’en réclamer ou non) à une même transition? En quoi consiste leur potentiel de transformation et de quel type de transformation sont-elles porteuses ? Quelle est la portée et la signification politique et sociale de ces mouvements ?

Le texte ci-joint tente d’apporter quelques éléments de réponse à ces questions, ou, à tout le moins d’enclencher une réflexion qu’on espère la plus collective possible..

CPAS : une explosion du nombre de bénéficiaires et des dépenses – Évolutions régionales et nationales

mars 11th, 2015

De combien vont augmenter les dépenses des CPAS en 2015 pour les Revenus d’intégration sociale (RIS) ? Quel est la part de ces dépenses supportée par les CPAS et donc les communes ? Les 3 régions sont-elles égales en matière de RIS ? Quels sont les dynamiques à l’oeuvre ? Ce sont là quelques-unes des questions auxquelles répond la dernière étude de l’Institut pour un Développement Durable.

Commençons par deux données (pour la Belgique) qui justifient  amplement le mot « explosion » : 

+ 21% du nombre de bénéficiaires du Revenu d’intégration sociale entre 2010 et 2015

+ 25% des dépenses RIS entre 2010 et 2015 (augmentation réelle, c’est-à-dire déduction faite de l’indexation).

Tout indique que ces estimations sont prudentes.

Cette explosion s’explique par

  • la précarisation croissante des personnes fragilisées dans notre société
  • l’augmentation du nombre de chômeurs sanctionnés par l’ONEM
  • l’arrivée dans les CPAS en 2015 des personnes qui perdent leur allocation d’insertion (ou ne l’obtiennent pas)
  • la double liaison au bien-être (2 fois 2%) des montants du RIS.

Les évolutions sont (fort) différentes d’une région à l’autre, comme le montrent les graphiques et tableaux suivants :

 

Pour la première fois depuis 2010, le nombre de bénéficiaires en Flandre passerait au-dessus du niveau de 2010. La situation en Wallonie est très inquiétante. Si les explications de l’explosion sont les mêmes qu’au niveau national, il faut souligner qu’elles sont amplifiées en Wallonie. C’est en particulier le cas du nombre de personnes qui perdent leur allocation d’insertion, puisque 2/3 d’entre elles environ vivent en Wallonie.

 

D’une manière générale, les déséquilibres régionaux sont manifestes en matière de RIS. C’est ainsi que la Wallonie accueillera en 2015 pratiquement la moitié du nombre total de bénéficiaires du RIS et des dépenses y relatives.

Même si l’Etat fédéral a, en 2014, augmenté les taux de remboursement des RIS, les CPAS wallons en particulier vont trinquer. En Wallonie il y aura en effet en une hausse de 11,3 millions (+8,8%) des dépenses à charge des CPAS, et donc des communes, entre 2014 et 2015. Dans le contexte budgétaire actuel, cette hausse risque de peser très lourd, sauf si, comme il l’a promis, le Fédéral assume ce surcoût lié à des décisions prises par lui.

Toute augmentation du nombre de fins de droits en allocation d’insertion augmentera les dépenses totales pour tout le pays de 8,14 millions par tranche de 1.000 bénéficiaires du RIS supplémentaires, dont 2,37 millions à charge des communes. Ces 2,37 millions se répartissent ainsi entre les régions :

  • Bruxelles : +0,38 millions

  • Flandre : + 0,27 millions

  • Wallonie : +1,72 millions.

Attention : dans le cadre de la promesse du gouvernement fédéral de compenser les dépenses supplémentaires à charge des communes liées aux nouvelles dispositions en matière d’allocations d’insertion, ce sont les dépenses additionnelles en 2015 qu’il faut prendre en considération, si non se serait reprendre d’une main ce qu’on a donné de l’autre.

Le gouvernement fédéral a, pour ce faire, réservé une enveloppe de 19,95 millions €. Sur base des calculs de l’Institut pour un Développement Durable, cette enveloppe sera épuisée dès lors qu’il y aura au moins 8.400 bénéficiaires du RIS suite à la perte de leur revenu d’intégration.

Je peux annoncer sans crainte de me tromper une fameuse bataille de chiffres quand il faudra appliquer concrètement la promesse du gouvernement.

Dernière remarque : les dépenses 2015 risquent encore d’être gonflées par :

  • une liaison de bien-être de 2% dont la date d’application n’est pas encore connue (ni peut-être décidée)
  • l’arrivée des premières personnes qui n’auront aucun droit à une allocation d’insertion parce que n’ayant pas terminé leurs études soit avant leur 20ième anniversaire, soit avant leur 24ième anniversaire
  • une augmentation des demandes pour un RIS cohabitant partiel pour tous ceux qui ont une allocation d’insertion cohabitant aujourd’hui ; en effet, il commence à être bien connu que certains de ces chômeurs ont droit, tout en continuant à toucher leur allocation de chômage, à un « complément » versé par le CPAS.

Plus de détails dans la note jointe et, pour les données, dans le fichier joint.

A votre disposition.

Bien à vous

L’évolution des salaires entre 2014 et 2015 : quelques éclaircissements, bien nécessaires

février 16th, 2015

Le moins que l’on puisse dire c’est que les déclarations et justifications relatives à la politique salariale du gouvernement Michel n’ont pas été constantes ni très limpides, à l’exception de celles relatives au saut d’index.

On en trouvera une présentation chronologique dans la note jointe.

Comme si les valses-hésitations des derniers mois ne suffisaient pas, le gouvernement Michel vient de sortir un nouveau lapin de son chapeau en annonçant vouloir consacrer 127 millions aux bas salaires. Cette enveloppe de 127 millions était initialement destinée à augmenter de 1% les minima sociaux pour compenser (en partie) le saut d’index. Mais,

  • cette enveloppe s’est révélée insuffisante pour augmenter de 1% tous les minima sociaux
  • de toute manière l’indexation n’aurait pas (eu) lieu en 2015, rendant inutile une compensation pour le saut d’index
  • enfin, a estimé le gouvernement, la liaison au bien-être de certaines allocations sociales et du revenu d’intégration, décidée par le Groupe des 10, allait augmenter les situations de piège à l’emploi en réduisant l’écart entre les salaires nets et les allocations sociales.

Dans ce contexte, la dernière note de lInstitut pour un Développement Durable a un double objectif :

  • estimer quel pourrait être l’impact sur les salaires nets de l’utilisation des 127 millions
  • calculer l’effet du relèvement des frais professionnels forfaitaires et de la mobilisation de l’enveloppe de 127 millions par niveau de salaire ; il est à cet égard affligeant de constater que les travailleurs à temps partiel sont très largement ignorés dans les débats et dans les exemples chiffrés donnés par les uns et les autres.

Elle considère, pour ce faire, deux situations contrastées, à savoir d’une part un(e) contribuable seul(e) avec 2 enfants à charge et d’autre part un(e) contribuable marié(e), sans enfant ni conjoint à charge.

On a par ailleurs supposé que l’enveloppe des 127 millions serait consacrée à augmenter à due concurrence le Crédit d’impôt pour bas salaires.

Les résultats des calculs sont donnés dans les deux tableaux suivants.

NB : Voici comment lire ces résultats. Prenons à titre d’exemple un(e) contribuable seul(e) avec 2 enfants à charge gagnant le salaire minimum garanti de 1.559,38 € bruts par mois. En décembre 2014 son salaire net était de 1.428,81 € par mois. Le nouveau barème du précompte professionnel à partir du 1er janvier 2015 lui permet de gagner 11,25 € nets en plus par mois, soit une augmentation de 0,79% du salaire net. Si le gouvernement mettait en œuvre une augmentation du crédit d’impôt pour bas revenus dans une enveloppe de 127 millions par an, l’augmentation du net, toujours par rapport à décembre 2014, serait de 20,79 €, soit 1,45% d’augmentation du salaire net. L’augmentation de 20,79 €/mois est l’apport cumulé du relèvement des frais professionnels forfaitaires et de l’augmentation du crédit d’impôt pour bas revenus.

Impacts sur les salaires nets du relèvement des frais professionnels forfaitaires
et d’une (éventuelle) augmentation du crédit d’impôt pour bas salaires

 

Cinq commentaires …

  1. En 2015, le relèvement des frais professionnels forfaitaires n’a pas d’impact ou n’a qu’un impact (très) faible pour les personnes travaillant à temps réduit au salaire minimum garanti, à l’exception d’un(e) contribuable marié(e) travaillant au moins à 4/5 temps. Or ce sont des catégories de travailleurs soumis à un grand risque de perdre de l’argent en acceptant un travail.
  2. L’impact sur le salaire net, pour ces mêmes travailleurs, est plus marqué en cas d’augmentation – complémentaire – du crédit d’impôt pour bas revenus, mais il faut pour beaucoup de ces travailleurs attendre l’enrôlement pour profiter de ce crédit ! Aucun impact donc à attendre, dans ce cas, en matière de piège à l’emploi.
  3. En tout état de cause aucun impact à attendre non plus pour les travailleurs seuls avec enfant à charge qui complètent leur revenu salarial par un revenu d’intégration partiel ; toute augmentation du salaire entraîne une diminution de ce revenu d’intégration à due concurrence.
  4. Globalement les impacts de ces deux mesures sur le salaire nets sont dégressifs (= ils baissent en pourcentage au fur et mesure qu’augmente le salaire brut) au delà du salaire minimum (pour un temps plein), ce qui en fait une mesure plutôt redistributive.
  5. S’il y avait eu une indexation des salaires en 2015 , il est clair que les impacts additionnés de ces deux mesures n’aurait pas, sur le long terme, entièrement compensé le saut d’index. En outre, le relèvement des frais professionnels n’a pas été initialement présenté comme une mesure compensatoire au saut d’index et l’augmentation du crédit d’impôt pour les bas revenus est – semble-t-il – présentée comme une mesure de « rééquilibrage » par rapport à la liaison au bien-être de certaines allocations sociales. Quel fouillis dans les motivations et explications !

… et une recommandation : Il est urgent de proposer une politique des revenus (salaires et allocations sociales) cohérente, tenant compte, notamment, des travailleurs de plus en plus nombreux qui travaillent à temps partiel pour de faibles salaires et d’une approche actualisée et concrète des pièges à l’emploi. On en est loin, ce gouvernement naviguant à vue avec des justifications essentiellement idéologiques, ne découlant pas d’une connaissance approfondie du réel.

Plus de précisions dans la note jointe et dans l’annexe.

 

Philippe Defeyt.

Le marché du travail des jeunes – il n’y a pas de quoi se réjouir

décembre 2nd, 2014

La publication des statistiques de l’ONEM d’octobre 2014, en annonçant une baisse à un an d’écart des chômeurs indemnisés de moins de 25 ans, donnerait à penser que la situation sur le marché du travail des jeunes n’est pas si mauvaise que le laisseraient penser les difficultés de nombreux jeunes – même (bien) formés – à trouver un emploi.

Une fois de plus il n’en est rien ! La dernière étude de l’Institut pour un Développement Durable montre cela à partir de quelques données essentielles pour comprendre ce qui se passe.

1. L’emploi des jeunes de moins de 25 ans est en régression

C’est certainement vrai pour l’emploi tel que mesuré par l’Enquête sur les forces de travail (EFT), qui n’a jamais été aussi bas depuis 2008. L’emploi des jeunes reculé d’environ 50.000 unités entre 2008 et 2014 !

Cette évolution est largement confirmée par l’évolution de l’emploi des jeunes salariés telle que donnée par l’ONSS (il s’agit ici des statistiques avancées de l’emploi).

2. Le nombre de demandeurs d’emploi recule en 2014

Le nombre de jeunes chômeurs indemnisés a effectivement tendance à reculer en 2014.

Deux autres sources d’informations – l’Enquête sur les forces de travail et Belgostat – indiquent un profil d’évolution du chômage semblable mais

  • à un niveau supérieur (surtout depuis 2012)
  • avec une baisse en fin de période moins marquée.

Il y a donc un écart grandissant entre les données de l’ONEM, qui ne portent que sur les chômeurs indemnisés, et les données de Belgostat (définition du Bureau fédéral du Plan) qui portent sur les demandeurs d’emploi inoccupés. Autrement dit, les jeunes chômeurs indemnisés représentent une part décroissante du nombre total des jeunes demandeurs d’emploi inoccupés. L’écart croissant s’explique essentiellement par l’évolution de la législation du chômage.

3. Une population active en recul tendanciel

La population des actifs (les jeunes présents sur le marché du travail comme travailleur ou chômeur) montre une tendance régulière à la baisse, accentuée au cours des derniers trimestres. Pour l’essentiel cette évolution est attribuable à l’augmentation du nombre de jeunes dans l’enseignement supérieur et qui ne se présentent donc pas sur le marché du travail (hormis les jobs étudiants).

Il est peu probable que la situation se redresse rapidement en ce qui concerne l’emploi des jeunes. Mais l’augmentation du nombre de jeunes aux études devrait continuer à influencer favorablement l’évolution du chômage.

On verra aussi dans quelques semaines ce qu’il adviendra des jeunes qui perdront leur allocation d’insertion. Resteront-ils ou pas (formellement) dans la population active ?

Les graphiques de la note jointe sont très éloquents sur les tendances récentes du marché du travail des moins de 25 ans.

Lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale : une politique sans objectifs régionaux ni statistiques solides, on a du mal à y croire

novembre 12th, 2014

« 20% de la population vit en situation de pauvreté. C’est un scandale qu’on ne peut accepter dans une société aussi riche que la nôtre! » a déclaré Paul Magnette à la veille de la Journée mondiale du refus de la misère (chaque année le 17 octobre). Il a aussi à cette occasion indiqué toute l’importance d’appuyer l’élaboration et la mise en place d’Un Plan d’action global de lutte contre la pauvreté – composé d’une septantaine de mesures – avec un appareil statistique de qualité. Il est à cet égard révélateur que la section de la Déclaration de politique régionale 2014-2019 consacrée à la Lutte contre la pauvreté démarre en citant le taux de pauvreté national et non le taux de pauvreté wallon !

C’est la question statistique qui est examinée dans la dernière note de l’Institut pour un Développement Durable (IDD).

La stratégie Europe 2020

La démarche est certes peu connue mais l’Europe s’est dotée d’une stratégie Europe 2020, dans laquelle se trouvent plusieurs objectifs relatifs à l’inclusion sociale.

« La stratégie Europe 2020 présente des priorités qui se renforcent mutuellement pour faire de l’UE une économie intelligente, plus durable et plus inclusive. En ce qui concerne l’inclusion sociale les objectifs sont

Un emploi pour 75 % de la population âgée de 20 à 64 ans

L’abaissement du taux de sortie précoce du système scolaire à moins de 10 %

Un diplôme de l’enseignement supérieur ou équivalent pour au moins 40 % de la population âgée de 30 à 34 ans

Une réduction d’au moins 20 millions du nombre de personnes touchées ou menacées par la pauvreté et l’exclusion sociale

La dernière note de l’IDD s’intéresse uniquement aux objectifs directement en relation avec l’inclusion, à savoir l’emploi, l’éducation et la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale.

Stratégie Europe 2020 : les indicateurs pour l’UE28 et la Belgique

Le tableau suivant donne les valeurs de ces différents objectifs en 2013 et les objectifs à atteindre en 2020, pour l’Union européenne et pour la Belgique.


2013 Objectif 2020
Pauvreté ou exclusion sociale (1.000)
UE 122.649 97.700(e)
Belgique 2.286 1.820(e)
dont en Risque de pauvreté (1.000)
UE 83.462(e) -
Belgique 1.652 -
Dont Très faible intensité de travail (1.000)
UE 40.189(e) -
Belgique 1.190 -
dont en Privation matérielle sévère (1.000)
UE 48.245(e) -
Belgique 561 -
Abandon prématuré d’études 20-24 ans (%)
UE 12,0 10,0
Belgique 11,0 9,5
Niveau d’études supérieur 30-34 ans (%)
UE 36,9 40,0*
Belgique 42,7 47,0
Taux d’emploi 20-64 ans (%)
UE 68,4 75,0
Belgique 67,2 73,2

Deux observations :

les objectifs définis par la Stratégie Europe 2020 semblent globalement hors d’atteinte en Belgique ;

l’Europe n’a pas mis en place, en matière de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, des procédures aussi coercitives qu’en matière de trajectoires budgétaires ; quand on voit l’importance et la rigueur de l’appareil institutionnel mis en place pour encadrer les politiques budgétaires (Traités, Directives, reportages et monitorings) et l’absence de tels dispositifs pour la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale on a du mal de penser que l’Europe est vraiment déterminée à atteindre les objectifs qu’elle s’est donnés.

Stratégie Europe 2020 : les indicateurs pour la Belgique et ses régions

Quatre observations en ce qui concerne les mêmes indicateurs et objectifs pour les 3 régions belges :

les données régionales pour ce qui concerne les personnes en risque de pauvreté ou d’exclusion sociale ne sont plus publiées (dernières données disponibles = 2011 ) ; on peut néanmoins estimer qu’il y a en Wallonie entre 850.000 et 950.000 personnes en risque de pauvreté ou d’exclusion sociale ;

contrairement à d’autres domaines de l’action politique, en particulier en matière de trajectoires budgétaires, il n’y a pas d’accord inter-régional sur le « partage » des « efforts » à faire pour atteindre les objectifs nationaux de la Stratégie Europe 2020 ; les régions ne se sont même pas donné des objectifs propres ;

on voit mal comment, au vu des tendances passées et de ce que l’on sait des tendances en cours, comment la Belgique et les 3 régions pourraient atteindre l’objectif de réduction du nombre de personnes en risque de pauvreté ou d’exclusion sociale en phase avec l’objectif européen ;

pour ce qui est des indicateurs relatifs aux études et au taux d’emploi des 20-64 ans la Wallonie est très éloignée des objectifs nationaux correspondants ; européen (moins 18% environ entre 2008 et 2020).

Passer à l’action

Se doter d’un appareil statistique digne de ce nom pour définir et accompagner la mise en œuvre d’un plan régional de lutte contre la misère ne sera pas chose aisée.

Mais se doter d’un appareil de statistique digne de ce nom n’a de sens que s’il y a un plan de lutte contre la pauvreté, l’exclusion et la précarité et si existe la volonté de fixer des objectifs à atteindre dans un délai donné.

A ce stade, la Wallonie ne s’est donné aucun objectif chiffré en matière de lutte contre la pauvreté et l’exclusion. Et la partie de la Déclaration de politique régionale consacrée à la Cohésion sociale n’en contient pas. C’est donc par là qu’il faut commencer. Je propose à cet égard de définir

des objectifs semblables à ceux de la stratégie Europe 2020 (par exemple moins 18% pour le nombre de risque de pauvreté ou d’exclusion entre 2008 et 2020) ; il est bien sûr souhaitable, d’étendre ces objectifs à des catégories spécifiques (par exemple les enfants, les jeunes ou les âgés) ;

des objectifs dans des domaines connexes mais non explicitement abordés par la Stratégie Europe 2020 ; je pense, par exemple, à des objectifs en matière de diminution de la charge des loyers dans le budget des ménages pauvres, de réduction des différences entre CPAS en matière d’aides diverses (santé, études…), d’augmentation du taux d’accès mais surtout de réussite dans l’enseignement supérieur de jeunes en difficultés, etc. ; ces objectifs complémentaires devront être définis dans une démarche participative.

Dans le cadre de la perspective ainsi tracée, il faut commencer par mobiliser les moyens nécessaires pour améliorer la qualité statistique des indicateurs SILC (Statistics on Income and Living Conditions) dont la qualité est médiocre au niveau régional.

Mais la Wallonie ne peut en rester là. La note de l’IDD propose que la Wallonie étende son ambition statistique dans le domaine de la lutte contre la pauvreté et l’exclusion. Les actions proposées :

Compléter les indicateurs relatifs à la privation matérielle par des indicateurs de privation de l’accès à des richesses immatérielles (capital social, accès à la culture…).

Exploiter mieux et plus complètement les banques de données « institutionnelles » comme celles du SPP Intégration sociale, du SPF Finances (les statistiques fiscales), de l’ONEM, de l’ONSS…

Explorer et traiter des banques de données peu ou pas du tout exploitées à ce jour et susceptibles d’éclairer l’évolution des phénomènes de pauvreté, de précarité et d’exclusion. Exemples : données de l’enquête PISA (OCDE), données dont disposent les Sociétés de logement de service public (SLSP), données concernant les baux à loyer (SPF Finances) ou encore du SPF Justice en matière d’expulsions judiciaires décidées par les juges de paix.

Structurer, publier et analyser les données disponibles – à peu de frais – sur le terrain (1ère ligne) comme dans les Relais sociaux, les CPAS, les services sociaux associatifs, les maisons d’accueil (via l’Association des Maisons d’Accueil), les CISP (Centre d’insertion socioprofessionnelle), etc. Il s’agit de ce qu’on pourrait appeler des statistiques « grises » à « blanchir ».

Systématiser à intervalle régulier et généraliser des études sur les facteurs explicatifs de la réussite dans l’enseignement supérieur ou les études du FOREM sur les parcours d’insertion professionnelle des jeunes.

Calculer à intervalle régulier les besoins objectivables pour mener une vie conforme à la dignité humaine. Il faut évidemment que cette démarche soit participative pour construire des budgets quotidiens qui ont du sens par rapport aux réalités vécues par les ménages pauvres.

Humaniser un peu les statistiques par des récits de vie/de parcours de vie. Des travaux de cette nature ont déjà été menées en Wallonie. Mais la piste proposée ici est de suivre des personnes/ménages en pauvreté sur plusieurs années pour voir comment le contexte évolue et influence les parcours de vie.

Les démarches proposées ici ont un triple objectif :

Mieux connaître diverses dimensions de la pauvreté et/ou de l’exclusion.

Mieux connaître les réalités spécifiques à certaines catégories de personnes en risque de pauvreté ou d’exclusion sociale.

Construire des indicateurs « précurseurs » permettant de détecter plus vite les évolutions des indicateurs de la Stratégie Europe 2020, ceux-ci ayant toujours au moins une ou deux années de retard, voire de détecter la montée en phase de nouvelles réalités et réponses.

Il est essentiel de

élaborer le tableau de bord statistique proposé ici en étroite concertation avec les associations de lutte contre la pauvreté

mettre ces données à disposition de tous les citoyens, de manière facile, via un site bien conçu ; cette plate-forme pourrait se construire dans une démarche collaborative.

La voie esquissée ici est ambitieuse, certes. Mais il faut oser. Oser parler de pauvreté, montrer la diversité des situations vécues, casser les idées préconçues et, mieux encore, lutter contre une conscientisation insuffisante, lacunaire.

Les orientations avancées ci-dessous sont des propositions, à discuter. Mais la mise en œuvre de ces propositions et/ou d’autres requiert une volonté forte et durable qui a manqué à ce jour.

Espérons que la montée de la pauvreté, de la précarité et de nombreuses formes d’exclusion créera les condition d’un sursaut en matière de lutte contre la misère, ce qui passe inévitablement par la fixation d’objectifs ambitieux. Un appareil statistique n’est qu’une condition nécessaire ; elle n’est en aucun cas suffisante pour mettre en place une telle politique.

Plus de données et d’exemples dans la note jointe.

Philippe Defeyt